La Chanson de la forêt

Une version abrégée et traduite de la pièce poétique La Chanson de la forêt, écrite à l’origine par l’écrivaine ukrainienne Lesia Ukrainka. Ce n’est pas exactement un conte populaire, mais elle se lit et se perçoit comme tel. La pièce réunit la plupart des créatures mythiques du folklore ukrainien – esprits des bois, des rivières, des marais, fées, et en parallèle la vie des hommes, là où ces deux mondes se rencontrent, entre le réel et l’imaginaire. La Chanson de la forêt rassemble et réinterprète les traits marquants de figures mythologiques qui façonnent aujourd’hui encore l’imaginaire collectif des Ukrainiens.

Avec la venue du printemps, la forêt s’éveille, et avec elle la Mavka des bois, un esprit de la forêt sous les traits d’une belle jeune femme vêtue de vert clair, aux longs cheveux noirs traversés de reflets verts. Elle s’éveille dans le creux d’un vieux saule, où elle a passé l’hiver, au son de la mélodie envoûtante d’une flûte 'sopilka'. C’est Lukash qui en joue. Mavka veut le rejoindre, mais Lisovyk la met en garde : "Ne regarde pas les garçons des hommes. C’est dangereux pour les filles de la forêt." Il lui demande de se souvenir de sa liberté et lui conseille de s’affranchir des liens de l’amour humain. Mavka répond : "Comment la liberté pourrait-elle disparaître ? Le vent peut-il, lui aussi, 'disparaître' un beau jour ?" Charmée par les sons magiques de la sopilka, dont le chant fait éclore les fleurs plus vivement et chanter les oiseaux plus fort.
Lukash approche avec son chant ; il veut tirer la sève d’un bouleau, mais Mavka accourt et l’en empêche : "Le bouleau est ma sœur, sa sève est son sang". Surpris par les paroles de Mavka, Lukash se prend d’affection pour la fille verte des bois : sa beauté, ses mots doux, sa sensibilité à la musique. Il lui dit que les hommes s’unissent lorsqu’ils s’aiment et que lui-même doit se marier cet automne, qu’il reste à lui trouver une épouse. Lorsque la fille de la forêt demande si, dans son monde, les hommes s’unissent pour longtemps, la réponse est : pour la vie, à jamais. Après cette rencontre décisive, Mavka et Lukash semblent tomber amoureux.

Une nuit d’automne nuageuse.
On entend le hurlement triste d’un loup. Le dernier éclat jaune de la lune s’efface dans le chaos des cimes dénudées. Les murs de la maison de Lukash blanchissent dans l’aube ; contre l’un d’eux, une silhouette noircie s’appuie faiblement à la porte, on reconnaît à peine Mavka en elle ; vêtue de noir et d’une brume grise, elle n’a pour seule parure qu’un petit bouquet de viorne rouge sur la poitrine.
Lisovyk apparaît, surpris que "Celui qui siège dans la roche" ait laissé Mavka revenir. La fille de la forêt lui dit que c’est lui, Lisovyk, qui l’a libérée par son crime, en changeant Lukash en loup-garou. Lisovyk nie qu’il s’agisse d’un crime : c’était une vengeance pour la trahison de Lukash. Mavka le met en garde contre toute joie, car Lukash a été sauvé : elle a trouvé dans son cœur ce mot magique qui rend même les bêtes sauvages à leur forme humaine. Redevenu homme, il est tombé aux pieds de Mavka puis, rempli de regret et de remords, s’est jeté dans les ronces et a disparu. Il ne reste à Mavka qu’à attendre Lukash près de la maison, dans l’espoir qu’il y revienne. Mavka apprend aussi que l’oncle Lev s’est éteint ; on l’a enterré sous le vieux chêne, mais le vieil homme repose désormais près de sa souche. L’arbre qu’il protégeait a disparu à jamais.

La Chanson de la forêt

Une forêt ancienne en Volhynie. Un lieu mystérieux. La terre sauvage se fait taillis et roseaux, dessinant les rives d’un lac forestier.
C’est le début du printemps.
L’oncle Lev et son neveu Lukash arrivent dans une clairière où poussent un saule pleureur et un grand chêne ancien. L’oncle Lev porte de longues mèches blanches qui descendent sur ses épaules sous un bonnet à cornes. Lukash – un jeune homme, beau, aux sourcils noirs, avec encore quelque chose d’enfantin dans le regard. Il est vêtu de lin, sans manteau ; sur sa tête repose un chapeau de paille à large bord. Ils prévoient de bâtir ici une maison, au bord du lac forestier.
Non loin, le Lisovyk, l’esprit qui règne sur la forêt, un homme barbu aux gestes vifs, vêtu d’habits couleur d’écorce et coiffé d’un bonnet hirsute, s’entretient avec l’ondine du lac. Celle-ci porte deux couronnes de fleurs – l’une plus grande, verte, l’autre plus petite, comme un diadème. Avec un sourire rusé, elle se vante de noyer ceux qui s’égarent dans ses bois, scandalisée qu’ils osent songer à s’installer ici ; le vieux Lisovyk lui répond que l’oncle Lev est un homme bon et que, sans lui, ce vieux chêne et bien d’autres arbres seraient morts depuis longtemps.

La fin de l’été.
Des hommes sont venus au lac, s’y sont installés, ont apporté leurs coutumes, leur bruit. Une maison a été bâtie dans la forêt, près du vieux chêne, et un potager planté. La mère reproche à Lukash de perdre son temps à jouer de la sopilka pendant que l’ouvrage reste en souffrance. Il lui faut une belle-fille pour l’aider, et elle ne veut pas entendre parler de Mavka, parce que "celle-là est de la nichée des sorcières". L’oncle Lev prend la défense de la beauté des bois : les sorcières vivent au village, pas dans la forêt, "Ce que garde la forêt n’est pas mauvais, ma sœur, toutes sortes de trésors en viennent...".
Lorsque Mavka vient dans la cour de l’oncle Lev, la mère de Lukash lui fait comprendre qu’elle n’est pas la bienvenue.
Elle ne refuse pourtant pas l’aide de Mavka : elle lui donne des vêtements d’humaine et l’envoie moissonner aux champs. D’une mer de seigle et de blé dorés surgit une ondine des champs, aux cheveux d’or qui semblent l’envelopper ; elle supplie la douce Mavka de ne pas gâcher sa beauté, de ne pas couper ses épis, et Mavka se blesse alors la main avec la faucille pour avoir un prétexte d’interrompre la moisson. Voyant que Mavka n’a toujours pas commencé à couper, la mère de Lukash la réprimande. C’est donc Kylina, une fille du village, qui prend l’ouvrage. Rejoints par Lukash, ils moissonnent et lient les gerbes de blé. Mavka perçoit la nature de Kalyna : elle trouve la jeune humaine rusée, méchante et "rapace, comme un lynx." Abandonnée par Lukash, elle se lève et marche vers le lac d’un pas lent et las, s’assoit sur un saule penché et pleure doucement ; les habitants de la forêt compatissent. Il pleut légèrement, et Mavka demande au vieux Lisovyk de la rendre telle qu’elle était : "Alors donne-moi des habits de fête, grand-père ! Je serai de nouveau comme une princesse de la forêt, et le bonheur tombera à mes pieds. À mendier mes faveurs !"
L’esprit des bois pare Mavka d’une brume pourpre et argentée. Perelesnyk, l’esprit du feu céleste, surgit et entraîne Mavka dans une danse fiévreuse. Soudain, des profondeurs de la terre apparaît "Celui qui siège dans la roche", qui cherche à convaincre Mavka qu’elle n’a pas sa place parmi les vivants et l’appelle à le suivre au pays de la paix éternelle : "Je t’emmènerai dans une contrée lointaine, une contrée inconnue où dorment paisiblement des eaux calmes et sombres, pareilles à des yeux morts et ternes ; au-dessus d’elles se dressent les rochers silencieux, témoins sans vie ..." ce à quoi notre chère Mavka répond "Non ! Je vis ! Je vivrai toujours ! J’ai dans le cœur ce qui ne peut mourir." Elle entend Lukash approcher et apprend qu’il compte envoyer les anciens du village demander la main de Kylina. Le cœur brisé, Mavka accepte de partir avec "Celui qui siège dans la roche". Ils disparaissent dans l’oubli.

On entend la mère de Lukash réprimander Kylina : elle dort trop, trait mal, ne sert absolument à rien ; en réalité, ce sont les êtres de la forêt qui se vengent et attirent tous ces malheurs sur les femmes. Mavka, telle une ombre, rôde encore près de la maison, espérant croiser son bien-aimé ; c’est Kylina qu’elle rencontre, qui l’accuse et la maudit. À cet instant même, la fille de la forêt devient un saule aux branches pleureuses.
Lukash sort de la forêt – amaigri, les cheveux longs, sans manteau ni chapeau. Kylina, qui ne s'est réjouie qu'une seconde de revoir son mari, lui reproche d'avoir traîné si longtemps on ne sait où. Lukash l'arrête et demande où est passé le grand chêne ; Kalyna répond : "Et qu'aurions-nous eu à manger ici - la faim ? Les marchands sont venus, ils ont acheté le bois, voilà tout."
La mère de Lukash sort elle aussi en courant de la maison, heureuse de revoir son fils. Elle se plaint bientôt auprès de lui de la vie insupportable avec "cette sorcière" de Kylina. Lukash répond : "Ah, la voilà sorcière elle aussi ? — Eh bien, c'est sans doute ton destin d'être la belle-mère d'une sorcière. Mais à qui la faute ? C'est toi qui l'as voulue." Le fils de Lukash s'approche avec une sopilka. Il l'a taillée dans le saule en lequel Mavka s'est changée, et demande à Lukash de jouer. Lukash joue la chanson de la forêt qu'il jouait autrefois pour Mavka lorsque, soudain, au lieu du chant de la sopilka, il entend la voix de celle-ci. Il se précipite vers Kylina et lui demande quel est ce saule. Un saule magique ? La femme répond qu'elle n'en sait rien et lui conseille d'abattre l'arbre. Lukash lève sa hache, mais n'y parvient pas. Kylyna lance "Laisse-moi faire !", brandit la hache, quand apparaît soudain Perelysnyk : l'esprit du feu céleste dit à Mavka "Je vais te délivrer." Et le saule s'embrase, les flammes gagnent la maison. Affolées, hurlantes, la mère de Lukash et Kylina tentent de sauver leurs biens des flammes. Lukash reste là, indifférent. Kylyna insiste pour qu'ils quittent la forêt et rentrent au village, mais Lukash ne veut rien entendre. Les deux femmes l'abandonnent. Seul dans les bois, il se dirige vers le bouleau lorsqu'une silhouette blanche, légère, transparente, au visage rappelant celui de Mavka, surgit de derrière l'arbre et se penche vers Lukash. Mavka lui pardonne tout. Lukash joue de la flûte, d'abord un air mélancolique, puis un chant d'amour triomphant qui change l'hiver en printemps, et Mavka s'embrase de sa beauté d'antan. Lukash s'élance vers elle dans un cri de bonheur, mais le vent fait tomber les fleurs blanches des arbres. Les fleurs tombent et se changent en une épaisse chute de neige.
Le paysage d’hiver réapparaît, une lourde voûte de neige couronne les branches des arbres. Lukash est assis seul, adossé au bouleau, une sopilka entre les mains, les yeux clos, un sourire heureux figé sur les lèvres. Immobile. La neige se dépose sur sa tête et y forme un chapeau, saupoudre toute sa silhouette et tombe, tombe sans fin...